Texte de Karim Karkeni, citations de Gustave Roud.
« D’où m’est venu ce persistant amour pour les grandes fermes solitaires perdues dans leurs vergers et leurs prairies, univers clos, les seuls lieux du monde où les dimanches aient encore le goût des vrais dimanches, où l’on puisse trouver parfois cette chose de plus en plus retirée à l’homme : le repos ? D’une enfance passée dans l’une de ces demeures ? Peut-être. Je ne sais, comme j’ignore aussi d’où naît mon bonheur à vivre quelques heures dans un de ces moulins qu’on découvre encore çà et là dans nos campagnes, au repli d’une rivière ou d’un ruisseau. »

Né au-dessus de Vevey alors que le XIXème siècle allait bientôt tirer sa révérence, Gustave Roud a emménagé une dizaine d’années plus tard à Carrouge, dans le Haut-Jorat, au sein d’une ferme qu’il ne quittera pratiquement jamais, y habitant seul avec sa sœur suite aux décès de leurs parents.
Il a suivi des études classiques à Lausanne, jusqu’à la licence ès-lettres, a brièvement enseigné, avant de se consacrer à l’écriture (comme poète, traducteur et éditeur) et à la photographie (comme amateur éclairé et éclairant).
Marchant en long et en large dans les paysages qui s’offraient à lui, il n’a eu de cesse de tenter de saisir sur le papier les êtres qu’il croisait, dont de nombreux paysans : moissonneurs, herseurs, faucheurs, laboureurs. Volonté d’esquisser les personnages aperçus et ressentis, mais aussi les arbres, les fleurs, et les oiseaux, ces amis ailés qu’il considérait comme des petits messagers de l’au-delà.

« […], la nature sent nos adorations, elle appelle, elle désire elle aussi l’échange ; bien plus, elle en vit. Ces arbres se rappelaient notre amitié ; ils se rappelaient mon pas près d’eux dans la nuit d’été, quand hors de l’auberge basse, loin de mon verre toujours seul parmi les fumées, je regardais là-haut scintiller et fuir entre les rives de feuillage obscur un mince ruisseau d’étoiles. Ils allaient mourir et ils m’appelaient. »

Il y a bien entendu beaucoup à dire autour de Gustave Roud, beaucoup de beaux silences à partager, aussi, et c’est ce que nous nous réjouissons de faire en votre compagnie.
« Dire les travaux des hommes dans cette campagne sans couleur sous un ciel doux diverti par les nuages touffus ? Aimé sème du trèfle, à petits gestes saccadés et précis. Les bûcherons enfument le ravin. Un vieux allume des monceaux légers de feuilles sèches. »

2015 avait été décrétée année Gustave Roud par le Conseil d’Etat vaudois, de nombreuses expositions et activités ont donc été organisées dans différents endroits. Belle initiative, qu’il s’agit de continuer chacun à sa manière, permettant ainsi à cette œuvre si intensément vivante de dépasser les commémorations officielles pour se transmettre par capillarité, de voix, de regard, de tendresse.
A La Coudre, depuis la salle Steffen, si vous regardez comme il faut, donc avec votre cœur, vous devinerez un errant qui sillonne les collines de l’autre côté du lac : c’est l’ombre de Roud qui parle avec nos brouillards.

« Thévoz, tu vis maintenant dans une tour haut dressée sur la grande ville qui t’assiège nuit et jour de cris, d’odeurs et de fumée. Et moi j’habite encore ce Jorat où le printemps est si long à venir. C’est un dimanche de mars. Il y a peu de neige au jardin. Les chats essaient un premier sommeil au bord des plates-bandes. Je pense à toi. J’écris. »